Intelligence artificielle : le grand saut

Photo de JOEL SAGET – AFP

Point de situation IA #4 du 12/02/2025 – Tribune

IA : réglementation vs innovation ?

Les mouvements sont fréquents sur la scène internationale de l’IA, en témoignent ces derniers jours du sommet pour l’action sur l’IA. Ces mouvements, appuyés par des tendances géopolitiques plus profondes, ont fait émerger en France deux grandes tendances caricaturales du positionnement des acteurs de l’IA.

D’un côté, un positionnement qui serait techno-béat, freiné par la réglementation, pour qui l’IA serait l’unique moteur de croissance messianique dont aurait besoin la société.

De l’autre, un positionnement qui serait technophobe, limité à une posture de réglementation contraignante, dénonçant les impacts environnementaux et sociaux de l’IA sans offrir d’alternatives désirables.

Même si nous pouvons effectivement souvent lire des discours caricaturaux sur les technologies de l’IA, je m’inscris en faux contre ce pseudo-schisme : la réalité des entreprises, des institutions et du milieu militant est bien plus complexe. Par exemple, je refuse de croire que des entreprises mobilisant des millions d’euros de ressources soient incapacitées par l’étude de leurs systèmes pour en maîtriser mieux les coûts et les risques : documenter ses travaux est une bonne pratique de manière générale. Je refuse également de croire que les militants qui dénoncent justement les impacts sociaux et environnementaux de l’IA seraient dans la posture unique de la réglementation : au contraire, je constate qu’ils produisent des solutions alternatives au quotidien.

Alors, à défaut de me retrouver dans l’un ou dans l’autre camp, ayant accompagné plusieurs dizaines de projets cette dernière décennie, je me retrouve en revanche plutôt bien dans la soif d’action.

Un sommet pour l’action et une actualité chargée : 5 enseignements

Justement, c’est l’objet des événements qui ont eu lieu lors du sommet pour l’action sur l’IA, un grand saut. Voici les cinq points que j’en retire :

1/ la France suscite 109 milliards d’euros d’investissements, majoritairement dans la construction de centre de données. Côté économique, c’est à la fois une performance en termes de levée de fonds qui, rapportée à notre taille, s’approche des ordres de grandeurs américains et chinois, à la fois l’inconnu car nous ne connaissons pas les conditions des investissements majoritairement étrangers. Cela nous permettra probablement d’être plus compétitifs en matière d’attractivité et de rétention des spécialistes de l’IA ainsi que dans les développements scientifiques et logiciels, mais n’améliore pas notre dépendance aux financements et au matériel étranger. Environnementalement parlant, c’est une très mauvaise nouvelle : même dans le scénario fictif où cela nous permettrait de migrer tous les calculs et données de l’étranger de l’IA vers le mix énergétique français moins émissif, nous serons loin de compenser tous les impacts de ces constructions et de l’exploitation qui s’ensuivra. La compétition sur la consommation d’eau, au cœur des préoccupations des récentes élections des chambres d’agriculture par exemple, sera renforcée par ces projets.

2/ Les cas d’usage développés affluent (cartographie française « AI for efficiency », contenu des conférences, milliers de fournisseurs …), rendant le chantier de l’évaluation coût total (« TCO »)/bénéfices tirés majeur dans les mois à venir pour leur diffusion ou leur abandon. Chez The Swarm Initiative, cela fait partie de nos travaux, à la fois dans le cadre de nos missions de conseil, d’assistance à maîtrise d’ouvrage et à la fois dans nos travaux académiques sur l’IA.

3/ La préoccupation pour les enjeux éthiques de l’IA a eu une place non négligeable (financement de travaux d’IA pour l’intérêt général, charte signée par 58 pays, forum de l’IA durable…). Si sa concrétisation reste incertaine, elle soutient des cadres juridiques et donne des financements à ceux qui souhaitent créer des approches alternatives, réseau aujourd’hui très fragile. Sans surprise, les Etats-Unis ne font pas partie de la signataire de la charte contrairement à la Chine, dont la vision de l’intérêt général diffère largement de la nôtre. Google ayant abandonné sa ligne rouge sur l’IA pour l’armement la semaine passée, on peut questionner le potentiel de cette initiative. Il va falloir s’accrocher !

4/ Le volet social de la chaîne de valeur de l’informatique est absent (chaîne qui part de l’extraction des métaux dans les mines jusqu’aux déchetteries en passant par notre usage d’applications intégrant l’IA). Il n’est évoqué presque uniquement que par les militants et quelques institutions. A l’heure de conséquences gravissimes d’un accord de l’UE avec le Rwanda qui a probablement renforcé les actes de pillage au Congo, il serait temps de se saisir du sujet. A notre échelle, nous achetons du vieux reconditionné pour nos ordinateurs et privilégions les Fairphone : à quand l’équivalent du Fairphone pour les ordinateurs et les serveurs ?

5/ Les questions de souveraineté sont en pleine explosion : alors que le rachat de plateformes pour l’acquisition de données personnelles à des fins politiques pouvait être de l’ordre de la politique-fiction il y a une dizaine d’années, non content d’avoir acheté et exploité Twitter/X, Elon Musk a proposé une offre d’achat d’OpenAI pour 97 milliards de dollars. Si cette offre de Musk sur OpenAI n’est pas crédible, prenons l’avertissement au sérieux : l’acquisition d’outils ayant concentré des pouvoirs d’influence par un seul individu l’instrumentalisant à ses fins pourrait se répéter.

Plus généralement, même si la scène de l’IA évolue sans cesse, des grandes tendances subsistent :

  • Le secteur public est le contributeur principal en matière de publications scientifiques (81%)
  • L’Asie est leader dans la publication de brevets (75%, dont plus de 35000 brevets sur l’IA attribués en Chine en 2022 !)
  • Le secteur privé américain est leader dans la production de grands modèles d’IA (50+)
  • L’open source est majoritaire au sein des grands modèles d’IA (~ deux tiers)
  • Les Etats-Unis sont largement leaders en financement privé de l’IA (335 milliards de dollars sur 2013-2023 vs 104 milliards pour la Chine)

(source : Stanford’s AI Index 2024)

Finalement, en France, et avec nous l’Europe, arriverons-nous à créer notre propre vision politique de l’IA et nous frayer un chemin pour prendre notre place ? Les mouvements des derniers jours, qu’ils soient privés, institutionnels ou militants, créent des opportunités et des moyens : à nous de nous en saisir !

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