Quand l'écologie bouscule les étages
Quatre tensions entre transition écologique et réalité du housekeeping, vues par une Meilleure Ouvrière de France.
Publié par Pedro Gomes Lopes le 05 mars
Lorsque Marie-Fleur Raynard-Laude parle des étages d’un hôtel, elle parle d’un territoire qu’elle connaît depuis vingt ans — des Hilton de Paris aux palaces de la Côte d’Azur, en passant par les Émirats et les quatorze établissements du groupe Michel Reybier Hospitality. Meilleure Ouvrière de France en 2011, meilleure gouvernante générale d’Europe en 2018, elle dirige aujourd’hui Madame la GG, une structure de conseil, d’audit et de formation en housekeeping de luxe.
Nous l’avons rencontrée pour parler d’un sujet que les acteurs du secteur évitent souvent de formuler clairement : la transition écologique dans les hôtels produit des tensions réelles dans le quotidien des femmes de chambre. Ces tensions ne sont pas insurmontables, mais elles ne se résolvent pas seules. Voici quatre cas emblématiques qu’elle nous a décrits, avec les enseignements que nous en tirons pour les professionnels.
Sommaire
Cas 1 - Le tri des déchets en chambre, entre greenwashing et réalité
1.1 La tension intiale
De nombreux hôtels ont installé des poubelles de tri dans les chambres. L’intention est louable. Le résultat, sur le terrain, est souvent décevant.
"Les poubelles sont petites, on n'a pas la place de mettre les déchets à trier à l'intérieur. La signalétique est mal réalisée, c'est sombre, on détermine difficilement quel côté correspond au tri. Les femmes de chambre ne mettent pas les mains dans la poubelle donc si elles ont un doute, elles mélangent tout dans le sac ménager. Pour moi c'est du greenwashing."
— Marie-Fleur Raynard-Laude
1.2 Ce qui est fait pour rendre les pratiques plus écologiques
Certains établissements forment leurs équipes au tri. D’autres ont investi dans des chariots à double sac pour que les femmes de chambre puissent séparer les déchets recyclables dès la collecte. Ces dispositifs existent, mais leur application reste très variable d’un hôtel à l’autre, et d’une femme de chambre à l’autre.
1.3 La résolution de la tension
La résolution passe par deux conditions simultanées : une signalétique claire et des contenants adaptés côté client, et une procédure intégrée au chariot côté femme de chambre. Sans les deux, le tri en chambre reste une façade. Marie-Fleur insiste sur le fait que le personnel change régulièrement, ce qui impose un effort de formation continu, pas une action ponctuelle.
"Tout est à faire en termes de suivi. Il faut qu'opérationnellement ça puisse être réalisable et suivi sur le long terme en interne, alors que le personnel change régulièrement."
— Marie-Fleur Raynard-Laude
1.4 Les apprentissages actionnables
- Auditer la procédure de tri telle qu’elle est effectivement appliquée par les femmes de chambre, pas telle qu’elle est théoriquement décrite.
- Concevoir la signalétique avec les femmes de chambre, en tenant compte des barrières linguistiques : privilégier des codes couleur lisibles en condition de travail réelle.
- Intégrer le tri dans le briefing quotidien, pas seulement dans une formation annuelle.
Cas 2 - Les éco-pompes et le temps de travail
2.1 La tension intiale
Supprimer les flacons individuels en plastique au profit d’éco-pompes rechargeables est une mesure écologique pertinente. Mais elle génère une charge opérationnelle invisible pour ceux qui la décident depuis un bureau.
"Une femme de chambre peut mettre une minute à dévisser une éco-pompe mais c'est toujours une minute de perdue en termes d'efficacité. Quinze chambres, c'est quinze minutes de perdues."
— Marie-Fleur Raynard-Laude
2.2 Ce qui est fait pour rendre les pratiques plus écologiques
Les éco-pompes se sont largement généralisées dans les hôtels de toutes catégories. Certains établissements explorent des alternatives comme les recharges sous forme de pastilles concentrées à dissoudre dans l’eau, une solution encore peu disponible en circuit professionnel.
2.3 La résolution de la tension
La tension n’est pas résolue dans les cas où l’installation d’éco-pompes entraîne un travail supplémentaire significatif pour les femmes de chambre. Elle est plutôt absorbée par elles, qui perdent du temps sans que cela ne soit mesuré ni compensé. Les hôtels qui gèrent bien le sujet sont ceux qui d’un côté ont simplifié le processus pour gérer le nouvellement des éco-pompes, et qui de l’autre intègrent ce temps dans le calcul de charge de travail et adaptent le nombre de chambres attribuées en conséquence.
"Opérationnellement, on ne se rend pas forcément compte de ce qu'une action peut engendrer comme travail pour une femme de chambre."
— Marie-Fleur Raynard-Laude
2.4 Les apprentissages actionnables
- Toute mesure écologique qui touche au geste de la femme de chambre doit être évaluée en temps réel avant déploiement.
- Impliquer la gouvernante dans la phase de test car elle seule peut quantifier l’impact opérationnel.
- Éviter les choix de conditionnement qui imposent une manipulation dans des conditions difficiles (contenants teintés, pompes récalcitrantes).
Cas 3 - Les produits d’accueil : entre image de marque et logique RSE
3.1 La tension initiale
Les chaussons, kits de couture, bonnets de douche en plastique font partie des attentes client dans les établissements haut de gamme. Ils font aussi partie des postes que visent en priorité les démarches RSE. La contradiction est frontale, et elle s’aggrave à mesure qu’on monte en gamme.
"Les chaussons dits 'écologiques' en coco ou en bambou sont fabriqués à l'autre bout du monde, le produit est blanchi chimiquement. Souvent ce type de chausson est humide et pas pratique d'utilisation. Aujourd'hui je n'ai pas trouvé de chausson adapté à une démarche RSE."
— Marie-Fleur Raynard-Laude
3.2 Ce qui est fait pour rendre les pratiques plus écologiques
La première réponse est la suppression des produits inutilisés ou peu demandés : kits de couture, bonnets de douche plastique, miniatures individuelles. Certains hôtels les ont retirés des chambres pour les mettre à disposition sur demande à la réception. Pour les établissements qui ont obtenu l’Ecolabel Européen, des dérogations existent pour maintenir certaines aménités jugées indispensables à l’image de marque.
3.3 La résolution de la tension
La tension ne se résout pas par un choix binaire entre confort client et écologie. Elle se gère par une hiérarchisation honnête des arbitrages. Dans un palace, supprimer les chaussons n’est pas une option réaliste aujourd’hui faute de produit de substitution satisfaisant. En revanche, supprimer les kits de couture ou les bonnets de douche en plastique est faisable sans impact sur la satisfaction client.
"Le défi en HK est d'allier l'écologie tout en n'altérant pas les conditions de travail du service HK ainsi que l'expérience client. Aujourd'hui cela n'existe presque pas, et plus tu montes en gamme, plus c'est compliqué."
— Marie-Fleur Raynard-Laude
3.4 Les apprentissages actionnables
- Cartographier les produits d’accueil par fréquence d’utilisation réelle avant de décider ce qu’on retire ou conserve.
- Distinguer les produits d’accueil qui relèvent de l’image de marque (non négociables à court terme) et celles qui sont supprimables sans impact client mesurable.
- Documenter les arbitrages dans la politique RSE de l’établissement pour éviter le reproche de greenwashing.
Cas 4 - La charge mentale des femmes de chambre, angle mort de la transition écologique
4.1 La tension initiale
La transition écologique multiplie les consignes, les produits à distinguer, les procédures à respecter. Elle s’ajoute à une charge de travail déjà dense, dans un contexte où les femmes de chambre travaillent souvent en autonomie totale, sans contrôle régulier et sans véritable espace de parole.
"Parfois t'as des charges mentales des femmes de chambre qui te font perdre en efficacité, en bien-être au travail, créent des frustrations, des problèmes de communication avec la réception."
— Marie-Fleur Raynard-Laude
4.2 Ce qui est fait pour rendre les pratiques plus écologiques
Les efforts se concentrent généralement sur les produits et les équipements. La dimension humaine, comment la femme de chambre vit concrètement ces changements, est rarement intégrée à la réflexion. Certains établissements ont mis en place des briefings quotidiens structurés, qui peuvent servir de vecteur pour introduire progressivement les nouvelles pratiques.
4.3 La résolution de la tension
Pour Marie-Fleur, la réponse passe avant tout par le management de proximité. Un briefing bien conduit, positif, ancré dans la vie de l’hôtel, porteur d’un apprentissage nouveau chaque jour, est le meilleur levier pour faire adopter des changements durables, y compris écologiques. Ce n’est pas la formation annuelle qui change les comportements, c’est le rituel quotidien.
"Si tu mets trop d'écologie dans le processus de HK, ça peut bien fonctionner pour l'expérience client mais si c'est pour asphyxier les opérations, ça restera seulement une belle idée sur un papier."
— Marie-Fleur Raynard-Laude
4.4 Les apprentissages actionnables
- Évaluer la charge mentale réelle induite par chaque nouvelle procédure écologique (ou non) avant son déploiement.
- Utiliser le briefing quotidien comme outil d’adoption progressive, pas seulement comme rappel de procédure.
- Créer des mécanismes de remontée d’information simples pour que les femmes de chambre puissent signaler ce qui ne fonctionne pas sur le terrain.
- Ne pas dissocier la RSE environnementale et la RSE sociale : l’une sans l’autre produit des résultats fragiles.
Ce que ces quatre cas nous apprennent
Une constante traverse chacun de ces cas. Nous voyons que les décisions écologiques prises sans ancrage opérationnel finissent par reposer sur les épaules des femmes de chambre. Elles absorbent la complexité, gèrent les contradictions, et quand ça ne fonctionne pas, c’est elles qu’on rappelle à l’ordre.
Marie-Fleur le formule avec franchise. Il n’existe pas aujourd’hui de solution qui concilie pleinement écologie, expérience client et conditions de travail satisfaisantes. Mais cette impossibilité n’est pas une raison de ne rien faire. C’est une raison de construire chaque changement avec soin, en partant du terrain, avec celles qui le connaissent le mieux.
"Il faut équilibrer qualité de service, écologie, opération. C'est un équilibre très dur à avoir mais qui est essentiel."
— Marie-Fleur Raynard-Laude
Pour les directeurs d’hôtel, les gouvernantes et les responsables RSE qui nous lisent, le premier pas n’est pas d’adopter le bon produit ou la bonne technologie. C’est de poser une question simple avant chaque décision : qu’est-ce que ça change concrètement pour la femme de chambre qui fait ses quinze chambres demain matin ?
À propos de Marie-Fleur Raynard-Laude
Marie-Fleur Raynard-Laude est Meilleure Ouvrière de France (2011) et Meilleure Gouvernante Générale d’Europe (2018). Elle dirige Madame la GG, cabinet de conseil, d’audit et de formation spécialisé en housekeeping hôtelier. Elle accompagne des établissements de toutes catégories, de l’hôtel indépendant aux groupes de plusieurs dizaines d’adresses. Son site : madamelagg.com
À propos The Swarm
The Swarm offre une solution clé en main aux hôteliers qui souhaitent évaluer, structurer et valoriser leurs engagements RSE, sans complexité ni prise de risque. Cabinet de référence en France pour les certifications Ecolabel européen et Green Globe, notre expertise s’appuie sur près de 100 projets de certification menés sur mesure et avec succès dans des établissements de 2 à 5 étoiles.
